30° Degrés Magazine - Alex Strohl

Alex Strohl
l'appel du nord

Texte: 30° Degrés Magazine: Claude Hervé-Bazin | Photo: Alex Strohl

Français expatrié en Amérique du Nord, Alex Strohl est tombé dans le bain de la photo un peu par hasard. Les circonstances lui ont offert un bien beau métier et il parcourt désormais la planète en quête d’images convoquant sensations pures et authentiques. Avec un coin de prédilection : ce Montana où il réside (dans la vallée du Flathead), déjà exploré par son père dans les années 1960. Un refuge dans la fureur du monde.

Photographe, est-ce un métier ou une passion ?
Être photographe n’a jamais été un but en soi. Enfant, je bricolais des ordinateurs, puis je me suis mis à faire des images pour alimenter mes envies de Photoshop. À l’adolescence, j’ai beaucoup déposé de photos sur le site Flickr. À cette époque, on venait de déménager au fin fond de l’Ardèche (sud de la France) ; j’allais de balade en forêt pour faire des photos à l’ordi pour les retoucher. Plus tard, j’ai fait des études en design graphique ; je pensais que la photo resterait un hobby. Par un concours de circonstances et un déménagement à Vancouver, en 2012, j’ai cofondé avec Maurice Li une agence de représentation de photographes nommée Stay And Wander. Mais je profitais de mes moments libres pour parcourir la côte ouest du Canada et mettais des photos sur Instagram tous les jours. Mon audience continua de grandir. Maurice jugea utile d’ajouter mon portfolio sur le site de l’agence et c’est comme ça que j’ai fini derrière l’objectif à plein temps !

Votre philosophie de vie ?
J’aime aborder la vie de façon simple. Je suis convaincu qu’on peut influencer son destin. Si on souhaite quelque chose, on peut diriger nos efforts vers ce but et s’en rapprocher. Je crois vraiment que chaque événement qui nous arrive a une raison d’être. Ce qui compte, c’est comment on s’adapte et on réagit. Tout au long de 2019, j’ai tenu un journal et il m’a permis de constater que je suis fondamentalement heureux. Je m’efforce de prendre chaque jour comme si c’était le dernier et de n’avoir peur de rien.

La raison de votre succès sur le net : l’humour ? l’optimisme ? le choix de privilégier les lieux les plus isolés et sauvages ? l’idée que demeurent des lieux vierges ?
En dehors du fait d’avoir sauté à bord d’Instagram dans son état embryonnaire en 2011, je pense que mon désir de nouvelles expériences est contagieux et que les gens de l’autre côté de l’écran ont envie de me suivre là où je vais. Je suis à fond dedans et, quand quelqu’un est sincère et enthousiaste, on a toujours davantage envie de l’imiter.


Mais y a-t-il encore vraiment des coins secrets sur cette planète ?
Certainement ! Il faudrait 100 vies pour en faire le tour. Des coins secrets on en trouve à 30 minutes de chez moi, dans le Montana. Des coins où une poignée d’humains ont foulé le sol. Le Nord-Ouest des États-Unis est particulier à cet égard, de par son immense superficie et sa faible densité. Et si on traverse la frontière vers le Canada, on peut diviser la population par dix. Le Yukon, l’Alaska, le Nunavut, le Groenland, la Sibérie… toutes ces régions croulent sous les lieux fantastiques où l’on peut se perdre facilement.


Vos endroits favoris à la surface du globe ?
Partout où la mer rencontre les montagnes : la Norvège, l’Alaska, la Patagonie pour n’en citer que quelques-uns. Plus ça va, plus je m’amuse à chercher des coins complètement hors des sentiers battus, comme certaines vallées du Caucase.

Quelle vertu à se perdre ?
Choisir de sortir de sa zone de confort dans des régions sur lesquelles peu d’informations existent est la liberté ultime. C’est ce que je recherche. Être libre d’aller me perdre. Inutile de partir à 8’000 km de chez soi pour ça, on peut très bien se perdre dans sa propre région. J’ai grandi à 45 minutes de Madrid et tous les week-ends je cherchais des coins paumés
pour aller faire du VTT. Croyez-moi, ça ne manquait pas !

Quels sont vos sujets de prédilection ?
Ma thématique des huit dernières années repose sur l’interaction entre l’humain et le naturel. Si je devais choisir, je pense que je privilégierais la nature, mais l’homme à une grande place dans mon travail, parce qu’il connecte le public à l’image. Même si je ne montre pas toujours des hommes, j’aime suggérer leur présence. Comme un refuge de montagne à moitié éclairé au milieu de la nuit.


Pas de noir et blanc ?
Je suis optimiste à outrance et pour moi la vie est pleine d’éclat. Je suis très sensible aux couleurs et aux tonalités de la lumière et je trouve que ça manque de ‘vie’ en noir et blanc. Qui plus est, le noir et blanc demande en général de travailler une lumière assez extrême, car ce sont les forts contrastes qui lui donnent vie, alors que je préfère photographier des lumières douces et apaisantes de fin de journée.


Quels sont vos souvenirs de la photo la plus difficile à prendre de votre vie ?
J’ai la chance d’avoir une mémoire très sélective et j’oublie vite les moments difficiles… Ça m’aide à repartir au quart de tour après une sortie compliquée ! Mais j’ai une anecdote récente : la sem-aine dernière, je travaillais à une commande pour un opérateur téléphonique nord-américain. Le concept, tiré par les cheveux, demandait d’éclairer un versant de montagne durant une tempête de neige, en pleine nuit. Dans cette scène irréelle, un skieur devait, en un unique essai, sauter au-dessus d’un arbre croulant sous la neige et le heurter gentiment avec ses skis de façon à disperser un nuage de poudreuse. On a passé presque une heure à placer nos six spots sous des rafales glaciales. Je me suis mis en place, on a fait le décompte et j’ai attendu derrière l'objectif. À notre plus grande surprise tout s’est passé exactement comme prévu et le skieur est retombé sur ses pieds !

Faut-il chercher un message dans vos images ?
J’aime réfléchir à l’effet qu’elles feront. Quelles sensations vont-elles évoquer chez ceux qui les regardent ? J’aime immerger le spectateur dans le moment vécu. Ça, ça donne envie.

Quels équipements utilisez-vous ?
Mis à part ma flotte d’appareils Canon, je suis un adepte du drone. Il permet de faire une grande partie de ce que ferait un hélicoptère, sans le coût ni l’empreinte carbone. Le caisson étanche a aussi contribué à agrandir mon terrain de jeu. Ma compagne est mordue d’océan et de surf et moi… pas. Quand on partait au Mexique, je me demandais toujours ce que j’allais bien pouvoir photographier. C’est là que j’ai découvert le boîtier étanche et qu’une porte vers un nouveau monde sous-marin s’est ouverte. Vu que l’eau et le bleu font partie de mes thèmes de travail, je me demande pourquoi je n’y avais pas pensé avant !

Comment travaillez-vous : priorité à la chance ou orchestration savante en fonction de la saison, de la lumière, des probabilités, etc. ?
C’est un mélange des deux ; j’appelle ça «planifier la chance». En d’autres termes, quand on connaît bien les conditions météo et qu’on sait exactement à quel endroit on va, on peut espérer un gros coup de chance — comme une percée du soleil à travers des nuages bas en fin de journée, ou une belle brume matinale parce que le point de rosée est à une certaine température. Plus on intègre ce genre de calculs, plus ça devient instinctif et plus on peut prévoir des sorties sur un coup de tête, avec peu d’informations.

Le sport est intimement lié à vos aventures et à vos images.
J’ai le malheur ou la chance d’avoir un trop plein d’idées et d’énergie, ce qui me rend un peu hyperactif. Pour moi, l’expérience de la nature décuple quand j’en prends plein la gueule physiquement ! Cela étant, en mode survie, il devient trop difficile d’apporter une énergie créative. Je m'efforce donc de trouver le juste milieu.

Quelle place occupe la montagne dans votre vie et votre travail ?
Je suis né au pied des montagnes et j’aime les voir tous les jours, elles me donnent de l'énergie. Je crains et je respecte la montagne. J’ai la sensation que, plus on veut s’en approcher, plus elle se referme et nous repousse. J’aime ce défi.

Et la place de l’écologie dans votre monde ?
J’y pense beaucoup et je trouve que notre génération est pleine de contradictions. J’achète des brosses à dents en bois par exemple, mais en même temps je commande sur Amazon. Je vais au studio à vélo, mais je prends l’avion tous les mois. Plus j’y pense, plus ça me frustre, parce que je sens que la seule façon de bien faire les choses, c’est de devenir ermite, cultiver son potager et aller partout à vélo. Rare sont ceux qui peuvent vivre ainsi. Du coup, je pense qu’il faut faire de son mieux et en parler aux autres sans chercher à moraliser ou les culpabiliser. Je préfère inspirer les gens à faire des petites actions, parce que ça encourage à devenir plus ambitieux et à questionner ses choix. Sur le sujet, personne n’est exemplaire et chacun doit balayer devant sa porte.

Racontez-nous la genèse de votre livre Alternative Living.
Alternative Living, c’est simplement aller à la rencontre des personnes qui ont décidé de vivre en marge de la société, qui ont décidé de se retirer dans les bois ou au milieu de nulle part. Je suis (pas si secrètement) jaloux de ce qu’ils ont réussi à faire et j'espère toujours tomber sur celui qui réussira à me convaincre de l’imiter !

Vos rapports avec la Suisse ?
Je dis toujours que si je n’habitais pas aux États-Unis, j’habiterais en Suisse. Ce pays jonché de sommets qui font tourner la tête me plaît énormément. Depuis 2014, j’y passe au moins 15 jours par an pour le plaisir et ce n’est pas près de s’arrêter. J’aime traverser la Suisse par les petites routes, m'arrêter dans un village d’alpage et y boire à la fontaine. N’ayant jamais vécu le quotidien en Suisse, j’ai tendance à l’idéaliser et ça me va bien comme ça : un pays fait de vallées profondes qui est fier de ses régions.

Vos projets et voyages à venir ?
Avec ma compagne, cette année, nous traverserons le Japon, puis le Chili, du nord au sud. Je prépare une série de films sur ces deux voyages pour montrer comment on s’y prend à ceux qui décideraient de suivre nos traces. Ça va être une belle année !

www.alexstrohl.com

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