Les frères Gentil explorateurs des temps modernes

Texte: 30° Degrés Magazine: Frédéric Rein

Depuis dix ans, les deux frangins chaux-de-fonniers écument la planète à la recherche d’émotions fortes et d’images inédites. Ils figurent parmi les rares plongeurs à avoir pu nager à 120 mètres de fond avec le mythique poisson coelacanthe. Ils ont aussi évolué, sans cage, aux côtés des grands requins blancs, et sont partis à la rencontre des Papous. Récit d’une épopée fantastique.

Une incroyable pile de bagages et de caméras s’amoncèle dans leur appartement de La Chaux-de-Fonds. Ce monticule mal ordonné est là en permanence, entre la cuisine et le salon. Il semble les rassurer, les apaiser. Il rappelle surtout aux frères Gentil qu’ils sont en transit et que le départ est toujours proche. Leur Suisse natale est leur pied-à-terre, le monde une terre de découvertes possibles. Cédric et Yanick Gentil, 36 et 33 ans, sont des explorateurs. Depuis 2000, les frangins aux moeurs et au coeur bohèmes vont d’expéditions en expéditions dans les pays lointains, de chantiers en chantiers en Suisse. Les premières remplissent l’esprit de souvenirs immarcescibles, les seconds le porte-monnaie ! Ils baladent leurs caméras high-tech sur terre comme sous l’eau, en quête d’images inédites et de rencontres exclusives leur permettant d’alimenter ExplorAction, leur propre société de production, mais aussi parfois l’émission culte française Ushuaïa. Les deux compères ont notamment réalisé l’impensable l’an dernier en Afrique du Sud. Par 120 mètres de fond, ils ont nagé – en utilisant la technique du recyclage électronique, qui permet de faire circuler les gaz dans un circuit en boucle – avec le mythique coelacanthe, sorte de poisson fossile vieux de 350 millions d’années, et qui a joué un rôle charnière entre les vertébrés marins et les premiers animaux terrestres. Les personnes à l’avoir fait précédemment se comptent sur les doigts d’une main, et eux sont les seuls à avoir remonté des abysses un film en haute définition. « C’est le seul endroit connu où ils ne vivent pas à des profondeurs supérieures à 300 mètres, précise Cédric. Ce poisson de près de deux mètres a évolué à nos côtés sans crainte. C’était magique. Cela fait partie des endroits encore vierges de toute présence humaine, qui font penser à Pandora, dans Avatar. » Un réel exploit, puisque pour trente minutes passées dans la cassure du canyon fossilisé qu’ils habitent, il faut compter environ 5 heures de plongée, en raison des paliers de décompression à effectuer. Sans oublier un courant qui déporte les plongeurs de 10 km, avec le risque de se perdre en mer, et des requins qui ont voulu aiguiser leurs dents sur leurs palmes aux différents paliers.

Rencontre avec les dents de la mer

Pas de quoi impressionner les frères Gentil. Les requins d’Afrique du Sud, ils connaissent… En 2005, ils ont plongé, sans cage ni protections particulières, avec le plus imposant d’entre eux, le grand requin blanc! Dans une forêt d’algues, ils se sont retrouvés entourés de quatre de ces squales d’environ 4 mètres pour près d’une tonne chacun. «Les réserves d’air des bouteilles se sont épuisées quatre fois plus vite que d’habitude ! », se rappellent Cédric et Yanick, en parlant d’un stress nécessaire et vital. « Il s’agit de réagir avec eux comme avec des chiens ! Ne pas faire de mouvements brusques et leur faire face. Il faut leur montrer qui est le patron, même si, en réalité, ce sont eux ! S’ils nous foncent dessus à vive allure, il convient d’en faire autant. Ce comportement inhabituel va les faire douter. Pour les attirer vers nous, on se fait tout petit, puis on déploie les bras et les jambes avant qu’ils ne tentent de prendre leurs repères en nous mordant ! » Un affrontement psychologique duquel les Chaux-de-Fonniers sont sortis vainqueurs, images à l’appui, parvenant même à s’accrocher à la nageoire dorsale de l’un d’entre eux pour se faire tirer sur quelques mètres.

Des animaux et des hommes

Des rendez-vous avec la faune, mais également avec les hommes. Comme en 2007, dans la province indonésienne du Papua, sur l’île de Nouvelle-Guinée, où ils sont allés à la rencontre de tribus qui vivent encore de la même façon qu’il y a des centaines d’années. A Madagascar en 2003, avec ces paysans et ces pêcheurs du sud de l’île qui utilisent toujours des méthodes traditionnelles, ou encore en Amérique centrale, en 2001, terre des descendants d’Indiens, dont les coutumes restent ancrées dans le quotidien. « Dans nos périples, nous essayons d’allier une dimension humaine, animale et des possibilités de faire de la plongée », précise Cédric Gentil, qui a déjà en ligne de mire un périple dans le bassin amazonien. Les deux frères évitent à tout prix les lieux communs, leur préférant l’authenticité de mondes sans références. « Nous voulons être surpris, et donc arriver à surprendre le téléspectateur là où il n’aurait pas forcément pensé l’être. Nous préparons naturellement nos expéditions depuis la Suisse, mais faisons aussi beaucoup de recherches sur place pour trouver des endroits inexplorés. De ceux qui ne sont pas encore répertoriés sur Internet. C’est ainsi que nous avons plongé à Madagascar dans des grottes englouties. Elles étaient connues, mais n’avaient jamais été visitées. Nous y avons observé de nouvelles espèces, à l’instar d’un poisson aveugle (Typhleotris madagascariensis), alors qu’en Papouasie, on a découvert de nouvelles sous-espèces dans un lac, comme des crevettes rouges ou des poissons gobies. »

Un seul moteur: l’envie

En dix ans, qu’est-ce qui a le plus changé dans leurs expéditions ? « Le poids des sacs, certifient-ils. En Amérique centrale, nous étions partis avec un caméscope, alors que maintenant, nos exigences sont nettement plus pointues. On veut de la qualité dans l’image et le son, que ce soit sous l’eau, dans le noir… Comme nous n’avons pas les moyens de faire des repérages avant les tournages, nous devons prendre tout notre matériel. On a aussi gagné en expérience. Il y a 15 ans, nous aurions eu peur d’avancer trop profondément dans la jungle, d’un serpent, et même des gens. A force d’avoir été arnaqués, on sent venir les embrouilles, et l’on repère aussi tout de suite les personnes charismatiques et les lieux photogéniques. Cela nous permet de mieux profiter de l’instant présent, sans pour autant dépasser nos propres limites, que nous avons appris à connaître. » En revanche, leur envie n’a pas changé. Et ils nous prouvent à chaque fois que l’audace d’explorer le monde ne s’arrête qu’à la frontière de notre esprit!

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